Raphaël Meltz, écrivain

7C78F34A-DEE9-4EFD-A88D-CC475D59157B_1_105_c.jpeg

Texte lu par le lauréat à l'occasion de la remise des bourses le 19 novmebre 2021  

« Le cinéma est un regard qui se substitue au nôtre pour nous donner un monde accordé à nos désirs. » Les cinéphiles les plus pointus savent (mais moi je l’ignorais) que cette phrase est la phrase réelle. Et qu’elle est de Michel Mourlet. Mais bien sûr, nous préférons, tous, enfin je crois, la phrase imaginaire, celle de Jean-Luc Godard : « Le cinéma, disait André Bazin, substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs ». Il faut toujours la citer comme ça, avec ce « disait André Bazin » qui est la marque de l’invention de Godard — et on le comprend : comment préférer Mourlet à Bazin ?

Si je voulais citer la phrase d’origine avant celle de Godard, c’est parce qu’à mon sens le passage de l’une à l’autre est précisément ce qu’est la littérature. Dans la phrase de Mourlet, il y a une idée. Dans celle de Godard, il y a plus qu’une idée, il y a l’infini.

Je pense que nous sommes nombreux à avoir cette phrase-là dans notre mémoire, à jamais, depuis que nous avons vu, les uns et les autres, Le Mépris ; moi j’avais 17 ans et c’est pour ça que j’ai voulu, dans mon roman 24 fois la vérité (autre phrase godardienne, bien sûr), écrire un chapitre qui met en scène l’opérateur invisible, celui qui filme l’opérateur visible, c’est-à-dire Raoul Coutard, dans le premier plan : car oui, il en fallait un autre, un qui soit placé derrière la caméra filmant la caméra de Coutard — et c’est la force de la littérature, aussi, de permettre de raconter le hors-champ. Un monde qui s’accorde à nos désirs.

Mon roman parle beaucoup de caméras, de caméras pour filmer les actualités et pour faire de la fiction, de la mort du cinéma, et de la mort tout court. Et de la littérature. C’est donc quelque chose d’émouvant pour moi ce soir d’être l’un des six artistes à recevoir ce prix du Fonds de dotation Vendredi soir, en souvenir et en hommage à Emmanuèle Bernheim.

C’est émouvant parce que je ne l’ai pas connue — à la différence de beaucoup d’entre vous ici — et que c’est étrange et beau de recevoir ce prix comme si c’était elle qui avait décidé de me le donner, à travers vous. Et je trouve que c’est beau et émouvant, cher Serge Toubiana, de célébrer la femme que vous avez aimée, cette fois à travers nous.

Merci.

Raphaël Meltz

Raphaël Meltz  est auteur de romans, de récits, d'essais, et de traductions.

Son dernier ouvrage, 24 fois la vérité, est paru aux éditions Le Tripode en 2021.

24-fois-La-verite.jpg