Une forte sensibilité artistique et littéraire

Emmanuèle Bernheim (1955-2017) a été romancière, scénariste et collectionneuse d'art. 

Ceux qui l'ont côtoyée rendent hommage à son œuvre dans plusieurs textes composés spécialement.

L'auteure Carole Fives, elle-même romancière, rend hommage à Emmanuèle Bernheim.

Le réalisateur François Ozon revient sur son expérience d'écriture de scénarios avec Emmanuèle Bernheim.

Le spécialiste Stéphane Corréard évoque la relation particulière qu'avait Emmanuèle Bernheim avec les oeuvres d'art. 

Emmanuèle Bernheim, romancière

Comment ai-je découvert les livres d’Emmanuèle Bernheim ? Les titres, peut-être ? Des titres sobres, efficaces. Sa femme, la femme de qui ? Qui était le héros de l’histoire ? Le mari, sa femme ? On apprend à la fin du roman, que « sa femme », tellement fantasmée, n’existe pas. Le désir peut-il s’arrêter ? Un couple, un autre roman, un couple se faisant, se défaisant, fragile, solide, le désir encore, et ses ambivalences, désir d’être deux, désir de liberté, désir qui s’éteint sitôt rassasié… Et puis Vendredi soir, bien-sûr. Une nuit, une dernière nuit seule, avant de s’installer en couple. Qu’en faire ? Passer voir des amis déjà « en couple » ? Non, rester seule plutôt, et puis, une rencontre. Une nuit, qui peut changer une vie, celle de la narratrice en tous cas. C’est par cette trilogie, Sa femme, Un couple et Vendredi soir, que j’ai rencontré l’œuvre d’Emmanuèle Bernheim. Plus tard, il y a eu Le cran d’arrêt, son premier roman, cette femme qui se balade avec une arme dans le métro, et plante un type, totalement au hasard. Avant de le rechercher, et d’en tomber amoureuse. Des héroïnes tellement modernes, tellement inouïes, tentant d’exercer leur liberté coûte que coûte. Et enfin Stallone, le choc, la boxe, le sursaut, et la vie, again

Tout s’est bien passé  est je crois le moins « bernheimien » de ses livres. C’est d’ailleurs un récit, qu’on imagine écrit dans l’urgence, pour respirer entre les lignes, pour ne pas suffoquer, d’avoir à accompagner un père dans sa dernière volonté (dans son dernier caprice ?), celui de mourir. 

À quoi se reconnaît un très bon roman ? Au fait qu’on puisse le lire plusieurs fois, sans jamais se lasser, le redécouvrant à chaque fois, se laissant embarquer par les personnages, les accompagnant, phrase après phrase, dans leurs doutes, leurs désirs, leurs peurs. À quoi reconnaît-on un bon roman ? À ce qu’aucune lecture ne suffit à l’épuiser, un bon roman, c’est celui qui résiste, qui garde une part d’éblouissement, de mystère, comme une conversation avec un très bon ami, qui n’en finit pas de rebondir et de nous éveiller. Les romans d’Emmanuèle Bernheim ont cette force-là et aucune analyse ne permet de l’élucider. On a parlé des phrases courtes, chocs, percutantes. De l’emploi de l’ellipse, du conditionnel, des tournures négatives. Du style sec, clinique. Tout cela est juste mais n’est pas suffisant. Ce qui traverse chacun des romans d’Emmanuèle Bernheim, c’est je crois, surtout, une urgence vitale à dire, à énoncer. Comme Rocky renfile les gants de boxe pour ne pas mourir, Emmanuèle Bernheim écrit sur le ring, quitte à finir KO. Chaque livre est un match, chaque phrase est écrite avec les poings, et c’est cette énergie, cette force, qui est communiquée au lecteur dans chacun de ses textes. On en ressort transformée, avec une envie de vivre aiguisée. Comme le dit si bien le réalisateur Alain Cavalier, on apprend à « Être vivant et le savoir ». Peu de livres ont cette force, peu d’auteurs m’ont autant inspirée et donnée l’envie de poursuivre.

 

Carole Fives

 

 

Après des études à l’école des Beaux-Arts à Lille, Carole Fives est devenue romancière. Elle est l’auteure de Que nos vies aient l’air d’un film parfait (2012), C’est dimanche et je n’y suis pour rien, Une femme au téléphone, Tenir jusqu’à l’aube. Térébenthine est son dernier roman paru chez Gallimard (2020). Ses romans sont disponibles en folio.

Emmanuèle Bernheim, scénariste

J’ai rencontré Emmanuèle Bernheim en 2000, grâce à mon agent de l’époque, Dominique Besnehard. J’avais tourné le premier quart d’heure de Sous le sable et le film était arrêté pour des raisons de production et de financement. Le scénario et les quinze premières minutes du film ne plaisaient à personne et Dominique m’a alors conseillé de rencontrer une romancière, que je ne connaissais pas, pour travailler sur la suite du scénario. Il pressentait qu’elle pourrait correspondre à l’univers de mon film et effectivement, nous nous sommes tout de suite bien entendus avec Emmanuèle et nous sommes devenus amis. 

Nous avions souvent les mêmes goûts cinématographiques, le même goût pour les acteurs, le corps des acteurs et j’aimais son écriture très physique, « à l’os » comme elle disait, qui pouvait s’approcher d’une écriture scénaristique.

Après Sous le sable notre collaboration a continué sur plusieurs films et c’était toujours un plaisir de travailler ensemble. Son acuité, son intelligence et son goût pour une forme de simplicité, de frontalité dans les thèmes abordés m’ont beaucoup apporté dans la conception et l’écriture de mes projets.

Quand elle m’a envoyé l’épreuve de son livre, Tout s’est bien passé j’ai été très ému et bouleversé de découvrir et partager son expérience avec son père. J’ai adoré le rythme, le ton, la fin qui s’emballe, le suspense final avec un côté presque polar, et le soulagement ambigu et paradoxal de voir les deux sœurs réussir à accomplir leur « mission ». 

Emmanuèle m’a alors demandé si ça m’intéresserait de l’adapter au cinéma. J’étais certain que ça ferait un très beau film, mais c’était tellement son histoire qu’à ce moment-là de ma vie, je ne voyais pas comment me l’approprier. D’autres cinéastes s’en sont donc emparé, il y a eu plusieurs propositions d’achat de droits, dont elle me tenait au courant, jusqu’au projet avec Alain Cavalier, qui hélas n’a pas pu se concrétiser à cause du cancer d’Emmanuèle. Mais de cette expérience Alain Cavalier a fait un très beau documentaire Être vivant et le savoir en 2019.

Trois ans après sa mort, adapter finalement Tout s’est bien passé a été un moyen pour moi de la retrouver, de combler le manque de son absence et de lui rendre un dernier hommage. 

 

François Ozon

 
 

Emmanuèle Bernheim et l’art

Avant de devenir l’ami d’Emmanuèle, j’ai été son lecteur. J’étais en hypokhâgne quand j’ai lu Le cran d’arrêt qui venait de paraître. Ayant trouvé son adresse dans l’annuaire, j’ai sollicité une rencontre, prétextant une dissertation sur le sujet : « La sincérité est-elle une vertu littéraire ? ». Un peu surprise, elle m’a proposé de venir la voir chez elle. Comme j’en avais l’habitude pour les entrevues intimidantes, je suis arrivé en avance, me baladant dans cette portion du 7è arrondissement entre la Seine et le boulevard Saint-Germain, pour trouver un cadeau. Finalement je suis entré chez Maeght où j’ai acheté une lithographie en noir de Gérard Fromanger, un nu féminin assis datant de l’époque où il était influencé par Giacometti. Puis je suis monté, j’ai sonné, j’ai donné mon rouleau et nous avons parlé sincérité littéraire pendant une heure ou deux, dans sa cuisine, sous une affiche d’un film noir – d’Hitchcock, je crois.

J’ignorais alors qu’Emmanuèle était la fille d’une artiste, la sculptrice Claude de Soria (dont je connaissais l’œuvre par les galeries Baudoin Lebon, puis Montenay) et d’un des plus importants collectionneurs français, l’un des seuls, dans les décennies 1960 et 1970, à avoir élargi son horizon au-delà d’une École de Paris qui n’en finissait plus de rendre son dernier souffle. Lorsque j’ai rencontré pour la deuxième fois Emmanuèle, en 1997 à l’occasion de la soirée organisée pour le 40è anniversaire de notre ami, lui aussi si regretté, Marc Nicolas, elle était devenue pour moi une grande romancière, mais je ne la reliais pas plus à l’art – qui était devenu ma passion quasi exclusive – que par cette lithographie roulée que je lui avais si imprudemment offerte.

Dans les années qui ont suivi, nous avons pris l’habitude avec Emmanuèle de nous retrouver à l’automne à la FIAC. Nous explorions systématiquement les allées de ce salon d’art contemporain, et à chaque fois Emmanuèle me surprenait par la liberté et la sûreté de ses jugements. Elle n’était pas du genre à guetter votre réaction avant d’affirmer ses goûts. Et ses goûts la portaient vers des œuvres étonnantes, irréductibles, parfois secrètes, souvent peu ostentatoires ; elle était aussi bien attirée par une rareté des années 1960, un petit décollage d’affiches de Raymond Haims, typiquement, que par une œuvre d’un jeune artiste inconnu ou un dessin de Bonnard. J’ai découvert son lien charnel avec la couleur, l’émotion qu’une œuvre pouvait instantanément susciter en elle.

Quand elle s’est installée dans le premier arrondissement, à deux pas des Tuileries, la première œuvre qu’elle a fait encadrer et qu’elle a installée dans sa chambre était le poster du grand pied rose sur fond vert dessiné par Tom Wesselmann pour les Jeux Olympiques de Munich en 1972. Toute la particularité de la relation d’Emmanuèle à l’art était là : l’Amérique, la couleur, les rapports d’échelle, le Pop, un certain minimalisme, le sens du détail, du cadrage, mais aussi la modestie du support et du rapport à l’œuvre, intime et désacralisé.

Je tannais Emmanuèle pour savoir pourquoi elle n’avait jamais écrit sur l’art, alors que tant d’œuvres la bouleversaient si manifestement, mettaient en branle en elle cet imaginaire qui est à la base de tout texte. Emmanuèle paraissait surprise de ma surprise. Au début des années 2010, alors que j’avais pris en charge la direction artistique du Salon de Montrouge, une manifestation dédiée à la découverte de nouveaux artistes, j’avais initié qu’un « collège critique » prenne en charge la rédaction de textes les présentant au public. Riche d’une quinzaine de membres, renouvelé chaque année (chaque membre ne pouvant y participer plus de deux fois), il réunissait des auteurs très divers, journalistes, critiques d’art, commissaires d’exposition, mais aussi galeristes, collectionneurs et… romanciers.

Quand je l’ai sollicitée, Emmanuèle a d’abord pris le temps de la réflexion. Écrire, pour elle, n’était pas une activité anodine. Puis elle a accepté, et j’ai constaté à quel point l’exercice – repérer, sur dossier, un artiste totalement inconnu, sans références, parmi des centaines d’autres – lui correspondait et l’excitait. Dans cette terra incognita, elle pouvait donner libre cours à son intuition, sa plus précieuse alliée. Là, la connaissance organique qu’elle avait de l’art et de ses objets, aiguisée par des décennies de fréquentation quotidienne des œuvres et de ceux qui les façonnent, lui permettait en un coup d’œil de déceler le créateur véritable du faiseur.

Tous les jeunes artistes accompagnés par Emmanuèle pendant les deux années où elle a accepté de participer à ce collège critique étaient des créateurs intenses, déroutants, novateurs, mais également un peu secrets, voire farouches, autonomes, intérieurs. Aucun, pour l’instant, n’a percé dans cet impitoyable marché de l’art, mais chacun continue sa route, élabore une œuvre dans la durée, profondément artiste ; « Bon qu’à ça », disait Beckett. Tous ont été intensément marqués par leur rencontre avec Emmanuèle, et chérissent les textes qu’elle leur a consacrés. En les relisant, il est étonnant de voir à quel point la femme et la romancière qu’elle était se livrent au lecteur à travers les remarques – toujours justes – qu’elle formule sur les œuvres. 

En 2011, à propos du photographe-pilote Jérémie Lenoir, Emmanuèle écrit qu’il « capte le réel pour nous le restituer ensuite dans sa fascinante – et souvent inquiétante – abstraction ». En 2012, évoquant un dessinateur, elle approuve :         « Tiéri Rivière ne triche pas. Tout part du réel. » Dans la lignée très française des écrivains qui restituent leur regard sur l’art, Diderot, Baudelaire, Fénéon, Apollinaire, Emmanuèle use des œuvres qu’elle admire en miroirs. Mais, chose unique, sa critique s’adresse aux cinq sens, comme les romans de Simenon elle nous confronte en quelques lignes à une réalité concrète, palpable. En 2011, elle qualifie ainsi avec tendresse Sylvie Sauvageon « d’ogresse ». « Il y a tant de gourmandise dans ses dessins », poursuit-elle, « que l'on se sent attiré par eux comme Hansel et Gretel par la maison de pain d'épices. » Avant de conclure : « En plus, ils sentent bon, ses dessins ».  Des dessins qui sentent bon ? Personne d’autre qu’elle n’aurait pu écrire ça.

Stéphane Corréard

Stéphane Corréard est spécialiste de l’art contemporain, critique d’art et commissaire d’expositions. Il dirige le salon Galeristes, ainsi que les galeries Loeve&Co et Love&Collect à Paris. 

L'artiste Sylvie Sauvageon (née en 1963) qui vit et travaille à Lyon, reproduit les couvertures des livres qu'elle a lus.

En 2011 et en 2013 elle avait envoyé à Emmanuèle Bernheim deux reproductions des couvertures de ses oeuvres.

 

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« Sylvie Sauvageon possède aussi les livres. Depuis le 1er janvier 2010, elle reproduit la couverture de chaque livre qu’elle lit. S’attarder ainsi sur la surface lui permet non seulement de prolonger la lecture mais de pénétrer l’œuvre, d’en devenir intime, et de la faire sienne.

J’écrivais tout à l’heure le mot « vertige » ; il me semble que c’est celui qui vient devant le travail de Sylvie Sauvageon. » Emmanuèle Bernheim.

 

56è édition du Salon d’art contemporain de Montrouge, 2011.

 

Extrait du roman Vendredi soir

(…) Elle n’aurait pas dû passer par là. La circulation était complètement bloquée. Laure haussa les épaules. Elle n’était pas pressée d’arriver chez Bernard et Marie. Et puis ces encombrements lui permettaient de profiter de sa voiture. La semaine prochaine, elle s’en séparerait. Pourquoi la garder ? Celle de François était plus puissante, plus confortable. Laure irait travailler en métro. De chez François, c’était direct.

Elle fit glisser ses doigts tout autour du volant et posa sa main sur le levier de vitesse. La voiture de François avait la direction assistée et elle était automatique. Laure n’aimait pas la conduire.

La musique s’interrompit pour les informations. Laure se figea.

La grève.

Elle avait oublié la grève.

Toute la journée, elle était restée chez elle. Elle s’était occupée de son déménagement, et elle avait oublié la grève des transports. Sinon elle n’aurait jamais pris sa voiture.

Soudain, elle repensa à l’homme. Il ne voulait pas l’agresser, il ne voulait rien lui voler. Il faisait de l’auto-stop. Il avait beaucoup marché, il était épuisé. Et elle, calfeutrée dans sa voiture bien chauffée, elle avait eu peur de lui et elle l’avait laissé dehors, dans le froid. Elle revit les mains gercées. Comment avait-elle pu être aussi stupide, aussi timorée ?

Cet homme avait dû la trouver ridicule. Et lorsqu’il lui avait souri, c’était pour se moquer d’elle. Heureusement, elle ne le reverrait jamais. Elle prendrait le prochain auto-stoppeur et, quelle que soit sa destination, elle l’y emmènerait.

Vendredi soir par Emmanuèle Bernheim

Gallimard, 1998 (folio n°3287)​

 

L'oeuvre d'Emmanuèle Bernheim

Ses romans :

Ses collaborations sur des films :